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Chroniques d’Époque
La machine de Marly sur la Seine, ses roues, ses chevalets sur le coteau et l’aqueduc de Louveciennes
Versailles : le chantier · Enquête majeure · 9 min

Marly : faire monter la Seine

Comment transformer le courant d’un fleuve en une ascension de près de 160 mètres ?

Enquête hydraulique · Peinture du début du XVIIIe siècle

Le seuil

Le fleuve n’est pas un réservoir

Au pied du coteau de Louveciennes, le problème n’est pas de trouver de l’eau. Il est de prendre assez d’énergie au courant pour l’élever.

Versailles manque d’eau parce que son relief commande tout. Les jardins sont installés sur un plateau ; les bassins et les fontaines réclament une alimentation placée plus haut qu’eux. La Seine est abondante, mais elle coule très loin en contrebas. Entre les deux se dresse un dénivelé d’environ cent soixante mètres.

La machine de Marly ne se résume donc pas à une pompe gigantesque. C’est une chaîne énergétique. On commence par modifier le fleuve afin d’obtenir une chute d’environ deux mètres. Cette chute entraîne des roues à aubes. Les roues actionnent des pompes et, surtout, transmettent leur va-et-vient à des installations réparties sur le coteau.

Le point de captation concentre déjà le projet politique. Un bras du fleuve est réservé au fonctionnement de la machine, les berges sont consolidées et les îles réorganisées. Avant de contraindre l’eau à monter, il a fallu contraindre la Seine à passer là où la mécanique pouvait la saisir.

Marly ne capture pas seulement de l’eau : elle capture un mouvement, puis tente de le conserver sur toute une pente.

1673Douze ans entre le premier projet et une chaîne hydraulique opérationnelle1685
  1. Un premier projet propose déjà de relever la Seine vers Versailles.

  2. Le moulin de Palfour sert d’essai à plus petite échelle devant le roi.

  3. Le chantier de la grande machine est lancé sur la Seine.

  4. Première mise en service en présence de Louis XIV, le 14 juin.

  5. L’adduction atteint le système de Marly et de Versailles ; les travaux et réglages continuent.

L’engrenage

Prendre l’énergie, perdre le débit

Chaque conversion permet à l’eau de gagner de l’altitude, mais ajoute des frottements, des fuites et des pièces à maintenir.

Quatorze roues d’environ douze mètres de diamètre reçoivent l’énergie de la chute. Leur rotation devient un mouvement alternatif grâce aux manivelles et aux bielles. Ce mouvement peut actionner des pompes proches du fleuve, mais il doit aussi parcourir plusieurs centaines de mètres pour commander les pompes installées plus haut.

C’est le rôle des chaînes de tringles et des chevalets. Ces longues structures de bois transmettent un va-et-vient jusqu’aux puisards intermédiaires. L’eau est élevée une première fois, stockée, reprise par un autre jeu de pompes, puis élevée encore. Au sommet, l’aqueduc de Louveciennes prend le relais : à partir de là, la gravité redevient une alliée.

La solution est spectaculaire, mais son rendement est décevant et son entretien coûteux. Plus la chaîne s’allonge, plus elle offre de points de rupture : bois qui se déforme, assemblage qui prend du jeu, conduite qui fuit, pièce métallique qui casse. La machine ne vainc pas la pente une fois pour toutes. Elle la renégocie à chaque tour de roue.

Le fleuve

Un débit qui passe

La Seine fournit une masse d’eau et un courant, mais se trouve bien trop bas pour les jardins.

Énergie disponible, altitude insuffisante.
La machine

Un mouvement que l’on transmet

Le barrage, les roues et les tringles convertissent le courant en travail mécanique distribué sur le coteau.

Altitude gagnée, pertes et entretien multipliés.

Du paysage au système technique.

« Qui élève l’eau de la Seine 535 pieds de haut. »

Inscription de la grande vue d’après Lievin Cruyl — Édition de 1726 ; formule de célébration à lire comme telle
Les archives

Trois images, trois vérités différentes

Le tableau donne l’échelle, l’estampe explique la chaîne et le compte nomme celui qui revient réparer.

La peinture attribuée à Pierre-Denis Martin installe la machine dans son paysage. Les roues occupent la Seine ; les grands chevalets découpent le coteau ; l’aqueduc apparaît tout en haut. Le regard comprend immédiatement que l’ouvrage n’est pas un bâtiment, mais un territoire relié.

La gravure publiée vers 1702 transforme ce paysage en démonstration. Elle simplifie la perspective, isole les puisards et rend visibles les lignes de transmission. Ce n’est pas un plan d’exécution, mais une image pédagogique produite au moment où la machine est déjà devenue une merveille à montrer.

Le compte, lui, ne montre rien. Il inscrit Rennequin Sualem parmi les employés : charpentier à la machine, appointé à mille huit cents livres par an. Cette ligne minuscule replace la merveille dans sa condition ordinaire : quelqu’un doit rester, surveiller et réparer.

Lire la machine sans confondre les documents

Chaque image répond à une question différente ; aucune ne suffit seule.

Estampe légendée de la machine de Marly montrant les roues, les puisards et les transmissions sur le coteau

La chaîne rendue lisible

Vue publiée vers 1702 : roues au fleuve, puisards et longues transmissions sur le coteau. Les légendes font partie du document et restent affichées sans recadrage.

Rijksmuseum · Estampe authentique · RijksmuseumExplorer le document
Fac-similé des Comptes de 1686 où Rennequin Sualem apparaît comme charpentier à la machine

Le salaire dans le système

Comptes de 1686, colonnes 1267-1268 : Rennequin Sualem apparaît comme « charpentier à la machine », à 1 800 livres par an.

Jules Guiffrey, Comptes des Bâtiments du roi, tome II · Source primaire éditée · Domaine publicExplorer le document
Fac-similé des Comptes de 1706 mentionnant René Sualem dit Rennequin

Vingt ans plus tard, les voyages et les soins

En 1706, René Sualem dit Rennequin reçoit une gratification pour des soins et voyages extraordinaires au service de la machine.

Jules Guiffrey, Comptes des Bâtiments du roi, tome V · Source primaire éditée · Domaine publicExplorer le document
Fac-similé des Comptes de 1711 mentionnant la veuve Rennekin, sans prénom

La trace après la mort

En 1711, le compte ne raconte pas la mort de Sualem. Il inscrit 500 livres à « la veuve Rennekin », dont il ne donne pas le prénom.

Jules Guiffrey, Comptes des Bâtiments du roi, tome V · Source primaire éditée · Domaine publicExplorer le document
Le mécanisme

Du courant au réservoir, quatre conversions

La machine ne fait jamais un saut de cent soixante mètres. Elle découpe l’impossible en opérations successives.

Le génie de Marly tient moins dans une pièce exceptionnelle que dans l’articulation de dispositifs connus : roue hydraulique, bielle-manivelle, pompe aspirante et refoulante, réservoir intermédiaire, conduite et aqueduc. L’échelle change la nature du problème.

Ce découpage explique aussi la fragilité. Si un tronçon de transmission s’arrête, les pompes qu’il commande cessent de reprendre l’eau. La chaîne n’est aussi forte que son assemblage le plus fatigué. La maintenance appartient donc au mécanisme autant que les roues elles-mêmes.

Le profil de captation de Marly

Schéma fonctionnel ; les hauteurs exactes varient selon les relevés et les états successifs de la machine.

01Créer une chute

Le fleuve est aménagé afin de concentrer le courant sur les quatorze roues.

02Convertir la rotation

Manivelles et bielles transforment le tour des roues en va-et-vient pour les pompes et les tringles.

03Reprendre l’eau par étages

Des pompes successives élèvent l’eau de puisard en puisard au lieu de tenter un relevage unique.

04Rendre la main à la gravité

Au sommet, l’aqueduc conduit l’eau vers les réservoirs qui dominent les jardins.

La vidéo

Descendre au bord de la Seine

L’épisode quitte le château à 6:03 pour suivre la machine, puis revient aux hommes qui la font tenir.

Revoir la séquence : la plus grosse mécanique du monde

Le passage part du dénivelé, suit les roues et les chaînes, puis s’arrête sur Sualem et l’entretien quotidien.

Replay direct au timecode 6:03 · YouTube NoCookie
La leçon

Une merveille est un atelier qui ne ferme jamais

La représentation royale fige Marly en prouesse. Les comptes, eux, la montrent recommencée chaque jour.

La machine peut être visitée comme un monument, mais elle fonctionne comme une usine. Les comptes paient des charpentiers, des forgerons, des poseurs de conduites, des gardes, des chirurgiens et des veuves. L’infrastructure ne sépare pas la technique du social : chaque panne mobilise des métiers, chaque accident produit une nouvelle pièce administrative.

Éric Soullard relève qu’au moment de la construction, les blessés et les morts apparaissent déjà dans les comptes. Le chirurgien Godefroy soigne les ouvriers ; Boulant reçoit une gratification après avoir perdu quatre doigts ; la veuve Lameau est secourue après la noyade de son mari. Ces lignes n’abolissent pas le risque. Elles montrent l’administration essayant de réparer après coup ce que la machine a pris.

Marly éclaire ainsi Versailles par l’arrière. Les fontaines paraissent gratuites parce que l’infrastructure est loin du regard. Or le spectacle dépend d’un fleuve remodelé, d’une pente couverte de bois et de métal, d’un entretien sans fin et de personnes dont les noms ne deviennent visibles qu’au moment d’un paiement.

Le vrai envers d’une fontaine n’est pas seulement une pompe : c’est la chaîne humaine qui revient demain quand la pompe recommence à fuir.