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Colonne 468 : ce qu’un compte garde d’une vie

La page n’est ni un registre d’accidents ni un mémorial. C’est précisément pour cela que son ordre nous apprend quelque chose.

Lecture
5 min
Épisode
Versailles : le chantier
Format
Note courte
Fac-similé des colonnes 467 et 468 des Comptes des Bâtiments du roi pour juillet et août 1684
Colonnes 467-468 : Dupont toise les murs ; la colonne suivante mêle secours, fête de métier, fournitures et glaces.

La colonne 468 appartient au tome II des Comptes des Bâtiments du roi publiés par Jules Guiffrey. Elle rassemble des paiements de juillet et août 1684. Son unité n’est pas le thème, le métier ou le lieu : c’est l’arrivée des pièces que le bureau doit enregistrer et justifier.

Le 9 juillet, soixante livres sont accordées à la veuve Desprez parce que son mari a été tué en travaillant à la nouvelle Orangerie. La ligne suivante n’est pas un autre accident. Le 16 juillet, quatre cents livres vont aux appareilleurs et tailleurs de pierre pour le May de l’Ascension, une fête de métier. Puis trente livres sont accordées à Marie Moreau parce que son fils a été écrasé aux terrasses de Saint-Antoine.

Après un doreur, un remboursement de procédure, des ferrures et six seaux de cuir, Jean Thevenin reçoit cinquante livres. Il est terrassier ; une mine employée lors de la démolition d’une pompe lui a cassé la jambe en deux endroits. Le 30 juillet viennent soixante livres à la veuve de Guettin, maçon tué sur les bâtiments, puis trente livres à La Verdure, invalide employé au gros mur entre les buttes de Picardie et de Montboron.

Le 20 août, plus bas dans la même colonne, Guymont reçoit le parfait paiement des glaces fournies au château entre septembre et décembre 1683 : 13 584 livres, après un acompte antérieur. Le rapprochement visuel est brutal, mais il ne faut pas en tirer une équivalence morale. Les secours, la fête de métier et le paiement des glaces ne sont pas des sommes de même nature.

La page montre autre chose : l’administration n’a pas créé une catégorie pour les morts ou les blessés. Elle a conservé des demandes de paiement. D’une vie, elle retient donc exactement ce qui rend la gratification justifiable : un nom, parfois un métier, une circonstance et un montant. Ensuite, le document se tait.

Cette limite est aussi la valeur de la source. Elle empêche de fabriquer des biographies complètes à partir de quelques mots. La veuve Desprez et la veuve de Guettin n’ont pas de prénom dans la colonne ; le fils de Marie Moreau n’a ni nom ni âge ; on ne sait pas si Thevenin a remarché. Le travail de l’historien commence en gardant ces vides visibles.

Guiffrey aurait pu réduire cette présence une seconde fois lorsqu’il publie les comptes à partir de 1881. Dans son avertissement, il explique avoir hésité à retirer de l’index les travailleurs les plus modestes, puis renonce parce qu’il ne saurait où arrêter l’exclusion. Une exigence de complétude éditoriale, et non un projet de mémoire sociale, rend encore ces noms cherchables aujourd’hui.

Lecture verticale de la colonne

Du deuil à la fête, puis aux fournitures

  1. 9 juillet60 livres

    Veuve Desprez · mari tué à la nouvelle Orangerie.

  2. 16 juillet400 livres

    May de l’Ascension · fête des appareilleurs et tailleurs de pierre.

  3. 16 juillet30 livres

    Marie Moreau · fils écrasé aux terrasses de Saint-Antoine.

  4. Juilletferrures · seaux · procédure

    Dépenses intercalées dans l’ordre du bureau.

  5. Juillet50 livres

    Jean Thevenin · jambe cassée en deux endroits.

  6. 30 juillet60 + 30 livres

    Veuve de Guettin, puis La Verdure invalide.

  7. 20 août13 584 livres

    Guymont · solde des glaces fournies au château.

Les montants répondent à des objets juridiques différents. Leur proximité documentaire n’en fait pas une comparaison de valeur.

Les liens derrière cette note

Ces pages ont servi à vérifier et approfondir ce point. Elles sont choisies pour leur apport direct, pas pour donner l’illusion d’une bibliographie exhaustive.

  1. Jules Guiffrey, Imprimerie nationale, 1887Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, tome II

    L’édition des paiements de 1681 à 1687 : colonne 468, appointements de Rennequin Sualem et gratification d’Arnold de Ville.

    Consulter la source
  2. Jules Guiffrey, 1881-1901Avertissement et index des Comptes des Bâtiments du roi

    La décision éditoriale de conserver dans la table les manouvriers, terrassiers et autres travailleurs modestes.

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