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Chroniques d’Époque
Deux feuillets anciens et froissés posés côte à côte sur une table de bois
Lille, 1708 : le siège · Enquête majeure · 8 min

Une nuit, deux comptes

Une même nuit peut-elle produire deux bilans qui ne se contredisent pas ?

Enquête documentaire · deux relations du même siège

Le seuil

Dix semaines de siège, deux témoins

Lille est défendue par un maréchal qui écrit à Versailles, et racontée par un témoin qui tient le journal de la ville.

Au lendemain d'Oudenarde, livrée le 11 juillet 1708, les Alliés de Marlborough et du prince Eugène arrêtent leur choix sur Lille. La ville, conquise par Louis XIV en 1667 et réunie à la France l'année suivante, passe alors, écrit Sautai, pour « la ville capitale » des conquêtes du roi aux Pays-Bas ; Vauban en a remanié et agrandi l'enceinte. Sa garnison compte trente-huit bataillons sur le papier, mais « pas 8 000 » hommes en état de servir selon Godefroy d'Aumont, que cite Sautai. Saint-Simon parle de « troupes de salade ».

Le 12 août, écrit le journal, les ennemis commencent de paraître « depuis la Vacherie jusque devant la porte de la Magdeleine » ; le 13, ils font « l'investiture de la ville ». En avant des remparts, Boufflers a fait retrancher, « en complet accord avec Vauban » selon Sautai, plusieurs postes : la chapelle de la Madeleine, la ferme de la Vaquerie, un moulin au nord de l'ouvrage à cornes de Saint-André, la redoute de M. de Lee. Dans la ville, le maréchal a fait appel aux bourgeois pour les préparatifs : huit cents travailleurs ont répondu.

La chamade est battue le 22 octobre à quinze heures, et la capitulation de la ville signée le lendemain. De ces dix semaines, ce dossier ne retient qu'une nuit : celle où deux témoins du même camp comptent leurs pertes sans tomber d'accord.

Un siège produit deux archives à la fois : celle du commandement, qui rend compte, et celle de la ville, qui note ce qu'elle voit et ce qu'elle entend.

12 août 1708Dix semaines entre l'arrivée des Alliés devant la ville et leur entrée dans Lille25 octobre 1708
  1. Les ennemis paraissent de la Vacherie à la porte de la Madeleine ; la ville est investie le 13.

  2. Le poste avancé de la Vaquerie, tenu par des grenadiers de Touraine, est canonné puis évacué sur ordre de Boufflers.

  3. Le moulin de la porte Saint-André est pris, repris, puis incendié le soir du 29 ; ses pertes sont comptées différemment selon la source.

  4. Boufflers fait mettre le feu à la brèche « au son des instruments, pour répondre aux honnêtetés des assiégeants ».

  5. Chamade le 22 à quinze heures ; capitulation de la ville signée le 23.

  6. Les Alliés entrent par la porte de la Madeleine. Infanterie et dragons français se retirent dans la citadelle, qui tient jusqu'au 9 décembre, hors du périmètre de ce dossier.

La controverse

La nuit du moulin, comptée deux fois

Un moulin à vent retranché, cinquante défenseurs, une contre-attaque suisse. Le lendemain, deux relations françaises en donnent le prix, et l'une compte dix fois plus de morts que l'autre.

Le moulin se dresse « entre le chemin couvert de Saint-André et la nouvelle redoute », écrit Boufflers. Cinq bataillons anglais et quatre cents grenadiers l'attaquent ; cinquante hommes le tiennent, « avec un simple parapet de terre et une palissade au pied ». Le sieur de Villars, capitaine de grenadiers de La Fonds, qui y commande, fait sa décharge à bout portant, puis doit « céder au grand nombre ». Les bataillons suisses de Villars et de Pfyffer, commandés par MM. de Sury et d'Isly, obligent l'ennemi à abandonner le moulin, aussitôt réoccupé par cinquante hommes. Le poste tient jusqu'au soir du 29 ; la garnison ne l'abandonne qu'après l'avoir livré aux flammes, et la lueur de l'incendie retarde encore les travaux ennemis la nuit suivante.

Le 29 août à onze heures du matin, Boufflers en rend compte à Chamillart : « Je crois que les ennemis ont perdu au moins 300 hommes, et il a paru plus de 100 corps morts des leurs, autour du moulin. » Il ajoute que M. d'Isly et quelques officiers suisses ont été blessés, « et, outre cela, nous avons eu 25 ou 30 soldats tués ou blessés ». Le journal du siège, tenu à l'intérieur de la place par un auteur dont on ignore le nom et la fonction, raconte la même attaque à la date du 29 : les ennemis ont pris le moulin « jusqu'à 3 fois », les Suisses les en ont chassés la troisième. Puis une seule phrase : « Nous y avons perdu 3 à 400 hommes. »

Rien, dans ces deux textes, ne permet de dire lequel se trompe. Le maréchal écrit quelques heures après l'action, à son ministre, et donne lui-même une fourchette ; il ne dit pas d'où viennent ses chiffres. L'auteur du journal ne le dit pas davantage. Ce dossier ne tranche pas : il montre ce que chaque chiffre est, et ce qu'il ne peut pas être.

Un maréchal qui rend compte à Versailles et un témoin qui tient le journal de la ville ne comptent pas depuis le même endroit, et aucun des deux ne présente son chiffre comme un bilan clos.

Boufflers à Chamillart, 29 août, 11 heures du matin

« 25 ou 30 soldats tués ou blessés »

Une lettre de service, écrite quelques heures après l'action. Les officiers blessés y sont comptés à part, et le même passage estime les pertes ennemies à « au moins 300 hommes », avec « plus de 100 corps morts » autour du moulin.

Dépôt de la Guerre, lettre citée par Sautai, 1899, p. 89-90.
Journal du siège, entrée du 29 août

« 3 à 400 hommes » perdus

Une phrase d'un journal tenu dans la place par un auteur anonyme, qui ne dit pas comment il a obtenu ce chiffre.

Éd. Henri Malo, Revue du Nord, 1922, p. 280.

Aucun des deux chiffres n'est retenu comme un décompte : l'écart est l'objet de ce dossier, pas un problème à résoudre.

« Nous y avons perdu 3 à 400 hommes. »

Journal du siège de Lille rendu aux alliés le 23 octobre 1708, auteur anonyme — Éd. Henri Malo, Revue du Nord, t. 8, n° 32, 1922, p. 280, entrée du 29 août
Les archives

Ce que l'imprimé dit vraiment

L'édition de 1899 se consulte en ligne à travers une transcription automatique. Sur la lettre du moulin, cette transcription se trompait sur presque tous les chiffres.

La monographie de Maurice Sautai, publiée à Lille en 1899, transcrit la lettre de Boufflers. Sa copie numérisée s'accompagne d'une couche de texte produite par reconnaissance optique de caractères, un procédé automatique qui lit mal les chiffres d'un imprimé ancien. C'est cette couche qui a d'abord servi à préparer l'épisode.

Le retour à l'image des pages 89 et 90, en haute définition, change la lecture sur cinq points. La lettre est datée de onze heures du matin, non de quatre heures. Le moulin était tenu par cinquante hommes, non quatre-vingts. Boufflers estime les pertes ennemies à trois cents hommes et compte plus de cent corps, non huit cents et quatre cents. Ses propres pertes sont de « 25 ou 30 » soldats, non de « 25 ou 50 ». La vidéo, enregistrée avant cette dernière vérification, dit encore « entre vingt-cinq et cinquante » et « quatre-vingts » : ce dossier retient la lecture de l'imprimé.

Le même retour à l'image a fixé deux autres lectures. Les pièces de cuivre frappées pendant le siège valent 20, 10 et 5 sols. Et la répartition des brigades du 11 août montre que le régiment de Coëtquen, celui des soldats de la supplique d'Abbeville, forme sa propre brigade, distincte de celle de Touraine. L'écart entre Boufflers et le journal, lui, ne bouge pas : vingt-cinq ou trente d'un côté, trois à quatre cents de l'autre.

Une transcription automatique donne un texte lisible, pas une preuve. Seul le retour à l'image de la page tranche.

Trois pages relues sur le scan de 1899

Chaque chiffre cité dans ce dossier a été relu sur ces pages avant d'être écrit.

Fac-similé des pages 89 et 90 de Sautai, 1899 : la lettre de Boufflers sur l'attaque du moulin et sa note de datation

La lettre du 29 août, telle que Sautai l'imprime

Sautai, 1899, p. 89-90 : cinquante défenseurs, « au moins 300 hommes » perdus par l'ennemi, « plus de 100 corps morts », « 25 ou 30 soldats tués ou blessés ». La note 4 date la lettre « à 11 heures du matin ».

Maurice Sautai, Le siège de la ville et de la citadelle de Lille en 1708, Lille, 1899 · archive.org · Fac-similé · Sautai, 1899, p. 89-90Explorer le document
Fac-similé de la page 68 de Sautai, 1899 : la répartition des brigades de la garnison au 11 août 1708

Qui est vraiment dans Lille

Sautai, 1899, p. 68 : la garnison répartie en brigades le 11 août 1708. Coëtquen n'est pas dans la brigade de Touraine.

Maurice Sautai, Le siège de la ville et de la citadelle de Lille en 1708, Lille, 1899 · archive.org · Fac-similé · Sautai, 1899, p. 68Explorer le document
Fac-similé de la page 172 de Sautai, 1899 : la frappe de la monnaie de cuivre de Boufflers

La monnaie que Boufflers fait frapper

Sautai, 1899, p. 172 : 200 000 francs de pièces de cuivre de 20, 10 et 5 sols, frappées aux armes du maréchal.

Maurice Sautai, Le siège de la ville et de la citadelle de Lille en 1708, Lille, 1899 · archive.org · Fac-similé · Sautai, 1899, p. 172Explorer le document
Le mécanisme

Comment une même nuit produit deux chiffres

Rien n'indique que l'un des deux témoins cherche à tromper. Quatre différences suffisent à séparer leurs comptes.

Ce schéma ne départage pas les deux relations. Il décrit d'où chacune écrit, à quel moment, pour qui, et ce qu'elle compte.

De la même nuit à deux chiffres

Schéma de lecture : il explique pourquoi les deux comptes diffèrent, sans chercher lequel est juste.

01Deux places

Boufflers commande la défense et reçoit les nouvelles du poste ; l'auteur du journal est dans la ville, sans que l'on connaisse son grade ni sa fonction.

02Deux moments

La lettre part le 29 à onze heures du matin, alors que le moulin sera encore tenu tout le jour puis incendié le soir ; le journal consigne l'affaire à la date du 29, sans heure.

03Deux destinataires

Boufflers rend compte au ministre de la Guerre dans une correspondance de service ; le journal n'a pas de destinataire identifié.

04Deux façons de compter

Boufflers met à part « M. d'Isly et quelques officiers suisses » blessés, puis donne « 25 ou 30 soldats » ; le journal parle d'« hommes ». Aucun des deux ne présente son chiffre comme définitif.

La vidéo

Revoir la nuit du moulin

La séquence se trouve dans le chapitre où la ville découvre qu'elle est assiégée.

Revoir la séquence : la nuit du moulin

À partir de « Et puis il y a le moulin » : l'attaque, la reprise par les Suisses, l'incendie du poste, puis les deux chiffres. La vidéo y cite la première lecture de la lettre, « entre vingt-cinq et cinquante » ; l'imprimé porte « 25 ou 30 ».

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La leçon

Ce que deux chiffres incompatibles apprennent

Choisir entre trente et quatre cents serait trancher un faux problème. La vraie question est ce que chaque chiffre peut prouver, et ce qu'il ne peut pas.

Un siège produit plusieurs archives à la fois, et aucune ne voit tout. La lettre d'un maréchal à son ministre répond à une obligation de service : rendre compte vite, avec ce que l'on sait au moment d'écrire. Le journal tenu dans la place garde trace de ce qui se voit et se dit dans la ville, jour après jour.

Aucun des deux chiffres ne mérite d'être affiché comme le vrai bilan du moulin. Les deux méritent d'être montrés ensemble, avec leur origine et leur limite, parce que l'écart dit quelque chose de vrai sur la manière dont un siège se raconte.

La même exigence vaut pour les éditions. Un texte lu par une machine reste une lecture : le retour à la page imprimée a corrigé presque tous les chiffres de Boufflers, sans réduire l'écart entre les deux témoins.

Deux témoins qui ne comptent pas pareil ne sont pas deux menteurs : ce sont deux points d'où l'on voit un siège, et aucun des deux n'est le siège entier.