Un royaume qui n'a plus d'argent et qui a besoin d'hommes
La guerre de Succession d'Espagne dure. Les soldats de métier coûtent cher et il faut les payer en avance. Le royaume cherche une ressource qu'il possède encore.
Une armée de métier se recrute avec de l'argent. On promet une prime, on paie un engagement, on solde une compagnie. Tant que le trésor suit, la mécanique tient sans contrainte : l'homme accepte ou refuse, et la seule pression exercée sur lui est celle de sa propre pauvreté.
À partir de 1701, le trésor ne suit plus. La monarchie se tourne alors vers la seule ressource dont les campagnes disposent encore en abondance : les corps de leurs jeunes hommes. Et pour l'atteindre, elle n'invente aucun outil. Elle réemploie celui qui fonctionne déjà, celui de la taille.
Le geste est d'une simplicité brutale. Là où les bureaux découpaient une somme entre les provinces, les élections et les paroisses, ils découpent désormais un nombre d'hommes. Les circonscriptions sont les mêmes, les intendants sont les mêmes, la logique de répartition est la même. Seule change la matière que l'on prélève.
L'invention n'est pas militaire. Elle est comptable : c'est la décision d'appliquer à des vivants une procédure conçue pour des sommes.
Première année du tableau de répartition : 33 345 hommes demandés au royaume.
L'intendant d'Herbigny signale l'emballement des mariages : à Bois-Guillaume, huit garçons se présentent, cent soixante ont été mariés depuis la levée précédente.
Les limites d'âge sont étendues et la distinction entre célibataires et hommes mariés disparaît : tous les hommes valides de 18 à 40 ans tirent.
Un édit énumère les charges exemptées et fixe le seuil : 4 000 livres de finance d'office et au-dessus.
L'ordonnance ouvre le rachat : 100 livres par homme dû. L'option est théorique — Girard montre que les paroisses ne doivent plus, en pratique, donner que de l'argent.
Le tarif de rachat est abaissé à 75 livres. Mais le pays est ruiné : l'intendant Bégon rapporte qu'on a saisi et vendu les meubles des paysans, et qu'il ne faut plus songer à leur demander de l'argent.
Marche arrière : on oblige de nouveau les paroisses à fournir des hommes et non de l'argent. Le total des treize appels atteint 260 695 hommes.
Ce qu'une administration sait faire, et ce qu'elle ne sait pas faire
Un bureau sait diviser un nombre. Il ne sait pas produire un homme. Toute la violence du dispositif tient dans cet écart.
Quand une somme est répartie entre des villages, chaque village doit trouver de l'argent. Il peut vendre, emprunter, retarder, s'endetter. La contrainte est dure, parfois ruineuse, mais elle porte sur des biens et laisse ouverte une gamme de solutions.
Quand c'est un nombre d'hommes qui est réparti, cette gamme se referme. La paroisse ne peut ni fabriquer un garçon, ni en emprunter un, ni négocier une échéance. Elle ne peut que désigner l'un des siens. Et comme aucun critère ne permet de choisir sans se déchirer, on remet la décision au hasard : un chapeau, des papiers pliés, un seul billet noir.
Le tirage au sort répond donc à un problème très concret : il produit un nom que personne n'a eu à prononcer. Girard note d'ailleurs que l'ordonnance est lue au prône, puis que le tirage a lieu sur la place « en la forme qui se pratique pour les affaires communes de la paroisse » — la procédure ordinaire du village est mobilisée pour une décision qui ne lui appartient pas.
Reste que ce hasard ne s'applique qu'à ceux qui sont devant le chapeau. Et ceux-là ont été sélectionnés bien en amont, par un système d'exemptions qui a vidé les villes avant même que la place du village ne se remplisse.
Un total en livres
Le village doit trouver une somme. Il peut vendre du grain, emprunter, obtenir un délai, ou laisser saisir des meubles et des bêtes. La dette reste négociable dans le temps.
Un total en hommes
Le village doit livrer une personne. Il ne peut ni la produire, ni fractionner la dette, ni la reporter à l'année suivante. Il doit désigner.
Un impôt en argent se discute. Un impôt en hommes ne se discute pas : il se tire au sort.
Il peut même produire des effets contraires au service de Sa Majesté, en ce que la répartition n'estant point encore faite, bien des jeunes gens auront le tems de s'absenter de leurs paroisses avant qu'on soit en état de les faire tirer au sort.
Chamillart au commandant du Bas-Poitou, novembre 1705 — Réprimande après la publication anticipée de l'ordonnance à Fontenay · Girard, 1921, p. 228
Le tableau, ligne à ligne
Le tableau imprimé par Girard a l'apparence exacte d'une comptabilité ordinaire : des provinces en lignes, des années en colonnes, des totaux en bas et à droite.
Il faut regarder ce tableau en sachant ce qu'on regarde. La mise en page est celle d'un état de finances : rangées de généralités, colonnes annuelles, report des totaux. Un lecteur pressé y verrait des livres tournois.
Ce sont des hommes. La Bretagne doit 3 150 hommes en 1701, la généralité d'Alençon 990, celle de Caen 990, celle de Rouen 1 710, celle de Paris 1 890. Les points de conduite qui traversent la page relient un nom de province à un nombre de départs.
La dernière ligne additionne les provinces pour chaque année ; la dernière colonne additionne les années pour chaque province. Au croisement des deux, un seul nombre récapitule l'ensemble : 260 695. L'année 1711 occupe d'ailleurs deux colonnes, un premier et un second appel : douze années, treize levées.
Ce total n'est pas un décompte de soldats effectivement partis. C'est la somme des contingents demandés, telle que l'administration l'a portée sur ses propres états. L'écart entre ce qui est demandé et ce qui arrive au régiment est précisément l'objet de toute la correspondance des intendants : fuites, exemptions, remplacements, désertions en route.
Il suffit à ce tableau de traiter des garçons avec la mise en page réservée aux recettes.
Le tableau, et ce qui l'entoure
Toutes ces pièces sont des imprimés de 1896 et 1921. Elles donnent accès à des archives ; elles ne sont pas ces archives.

Les provinces et les cinq premières années
Page 200 : les lignes de généralités et les colonnes 1701 à 1705. La ligne des totaux annuels court en bas.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 200 · Tableau imprimé · Girard 1921, pas un registre originalExplorer le document
Les totaux, et le nombre de treize appels
Page 201 : les colonnes 1706 à 1712, la colonne des totaux par province, et le total général de 260 695.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 201 · Tableau imprimé · Girard 1921, pas un registre originalExplorer le document
Année 1701, ligne à ligne
Le détail des premières généralités : Bretagne 3 150, Alençon 990, Caen 990, Rouen 1 710, Paris 1 890.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 200 · Détail d'un tableau imprimé · Girard 1921Explorer le document
« Qu'il périsse dans les prisons »
Page 141 : le refus des créanciers du brodeur Ragier, dans les termes de l'apostille administrative.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 141 · Détail d'une page imprimée · Girard 1921Explorer le document
Le four et son « Qui vive ? »
Page 108 : la garnison du four de Saint-Arnoul, puis l'écolier en lois enlevé à la sortie de Saint-Séverin.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 108 · Détail d'une page imprimée · Girard 1921Explorer le document
La séance de tirage
La gravure décrite par Girard : le chapeau tendu, le fonctionnaire assis, la foule, le chien. Reproduction de 1896 d'après une estampe que sa légende date de 1705.
Émile Bourgeois, Le Grand Siècle, 1896, p. 261 · d'après une estampe conservée à la Bibliothèque nationale · Reproduction imprimée de 1896 · datation de l'estampe discutéeExplorer le document
Le secret de la levée
Page 228 : la lettre de Chamillart sur les jeunes gens qui auraient « le tems de s'absenter », suivie de l'annonce de l'estampe.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 228 · Étude imprimée · Girard 1921Explorer le document
Le prix de n'y être pas
Page 209 : la fin de la liste des charges exemptées, refermée par le seuil de 4 000 livres de finance d'office.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 209 · Étude imprimée · Girard 1921Explorer le document
La parade et la riposte
Page 206 : les cent soixante mariages de Bois-Guillaume, l'ordonnance de 1703, et la tolérance accordée « semble-t-il » à l'homme marié qui livre un fuyard.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 206 · Étude imprimée · Girard 1921Explorer le document
L'autre voie de recrutement
Le fac-similé d'une affiche de racoleur parisienne de 1705 : là où la milice ordonne, l'armée de métier propose « toutes sortes de satisfactions ».
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, frontispice · Fac-similé imprimé · affiche parisienne de 1705, produite par Girard au chapitre des fausses affichesExplorer le document
La page qui date la gravure
La reproduction de 1896 avec sa légende : « D'après une estampe de 1705, représentant la première levée des milices. » C'est cette seule ligne qui fournit la date.
Émile Bourgeois, Le Grand Siècle, 1896 · Internet Archive · Page imprimée de 1896 · légende d'origine conservéeExplorer le document
Le four et ses sentinelles
Page 108 : le four gardé depuis un mois, le « Qui vive ? » des sentinelles, puis l'écolier en lois enlevé à la sortie de Saint-Séverin.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 108 · Étude imprimée · Girard 1921Explorer le document
Un corps, deux propriétaires
Page 141 : les créanciers du brodeur Ragier refusent 2 000 livres d'acompte et déclarent préférer qu'il périsse en prison.
Georges Girard, Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV, Plon, 1921, p. 141 · Étude imprimée · Girard 1921Explorer le documentDu Conseil au chapeau, quatre divisions successives
Aucune étape n'invente le nombre qu'elle transmet. Chacune se contente de diviser celui qu'elle a reçu, jusqu'à ce qu'il devienne une personne.
La force du dispositif tient à ce qu'il ne demande à personne de décider. Le Conseil arrête un total sans connaître un seul village ; l'intendant répartit sans rencontrer un seul garçon ; le subdélégué préside une séance dont le résultat lui est indifférent. Girard note qu'à Authon, le fonctionnaire feuillette un livre pendant le tirage.
Cette indifférence n'est pas de la cruauté personnelle. Elle est structurelle : à chaque étage, l'agent exécute une division arithmétique qui a été calculée ailleurs. La seule personne à qui l'on demande un choix véritable est le villageois qui plonge la main dans le chapeau, et ce choix-là n'en est pas un.
La descente du nombre
Schéma de fonctionnement établi d'après Girard, 1921 : chapitres sur la répartition, les appelés et le tirage au sort.
Un contingent est arrêté pour l'ensemble du royaume, en fonction des besoins de la guerre et non des ressources des campagnes.
Le total descend par les circonscriptions fiscales existantes : provinces et généralités, puis élections, puis paroisses.
Les itinéraires sont calculés pour que toutes les paroisses apprennent la levée le même jour. Le secret ne protège pas une opération militaire : il empêche les garçons de partir avant.
Après la messe, sur la place, les garçons appelés puisent un billet dans un chapeau. Le hasard fournit le nom que l'administration n'a pas voulu désigner.
Le moment où la conversion s'inverse
L'épisode arrive à ce basculement dans son dernier mouvement : à partir de 1708, la paroisse ne fournit plus un homme, elle paie une somme.
Revoir la séquence : quand le sang redevient de l'argent
Le passage suit le retour à la monnaie ordinaire, la formule de saisie reprise mot pour mot à la taille, et la question qu'il laisse ouverte : quelque part, un taux de change a été écrit.
Replay direct au timecode 17:12 · YouTube NoCookieTrois lieux de la levée, tels que l'épisode les reconstitue
Ces images sont des évocations produites pour la vidéo. Elles ne documentent rien : elles donnent une forme à ce que les archives décrivent sans le montrer.

La paroisse assemblée
Après la messe, sur la place : le lieu où le nombre venu de Versailles devient un nom.
Chroniques d'Époque · Évocation produite pour l'épisodeExplorer le document
Le registre et la pile d'affiches
Les deux instruments du recrutement : la colonne à remplir d'un côté, l'annonce à coller de l'autre.
Chroniques d'Époque · Évocation produite pour l'épisodeExplorer le document
La cour et la gueule du four
L'autre bout de la chaîne : une arrière-cour parisienne, une porte, et le temps qu'il faudra.
Chroniques d'Époque · Évocation produite pour l'épisodeExplorer le documentCe que cent livres disent, et ce qu'elles ne disent pas
Le chiffre existe. Il est imprimé, daté, cité. Reste à lire exactement ce qu'il mesure.
L'ordonnance du 15 novembre 1708 est brève. Elle rappelle que la levée doit être faite sans retardement, donne l'état de répartition habituel, et ajoute une clause : les particuliers obligés de tirer au sort peuvent, s'ils le préfèrent, « donner 100 livres pour chacun homme que les paroisses et communautez auront à fournir ». L'année suivante, puis jusqu'en 1712, la somme est abaissée à 75 livres.
La tentation est immédiate : voici le prix d'un homme. Elle doit être écartée. Ces cent livres ne sont pas le prix d'une vie mais le prix d'une dispense — le montant que la collectivité verse pour ne pas avoir à livrer quelqu'un. Personne n'achète un garçon ; une paroisse solde une obligation. Et le tarif baisse d'un quart en un an, ce qui suffit à montrer qu'il suit l'état du trésor royal et non une évaluation quelconque des personnes.
Ce que le chiffre établit, en revanche, est déjà considérable. Il prouve que les deux prélèvements sont devenus commensurables dans l'esprit des bureaux : une même obligation peut désormais s'éteindre en hommes ou en livres, et l'administration sait convertir l'une en l'autre. L'équivalence n'est pas philosophique, elle est procédurale.
L'argent qui remplace les hommes est lui-même du papier déprécié : en 1709, dans la généralité de Tours, on ne compte que 300 000 livres d'argent comptant pour 600 000 livres de billets, et les officiers payés de cette façon perdent environ la moitié au change. Le royaume s'est remis à demander de l'argent au moment précis où cet argent ne valait plus grand-chose. Et la marche arrière suit vite : en 1711, les paroisses sont de nouveau obligées de fournir des hommes.
Le tarif ne dit pas ce que vaut un homme. Il dit qu'un bureau a pu, un jour, inscrire les hommes et les livres dans la même colonne — et que cela n'a surpris personne.
Je ne doute pas qu'elles ne choisissent touttes de donner l'argent.
L'intendant de Bâville, sur le choix laissé aux paroisses — Cité par Georges Girard, 1921
Les sources derrière cette lecture
Travaux universitaires, éditions d’archives et pièces matérielles ayant servi à établir les faits et contrôler les affirmations historiques.
- Georges Girard, Plon, Paris, 1921Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV. Racolage et Milice (1701-1715)
Le tableau de répartition année par année, le texte de l'ordonnance de 1708 et le détail des paiements en billets de monnaie.
Consulter la source - citée par Georges Girard, 1921Ordonnance du 15 novembre 1708 sur le remplacement à prix d'argent
La clause de rachat : « donner 100 livres pour chacun homme que les paroisses et communautez auront à fournir ».
- Dépôt de la Guerre · citée par Georges Girard, 1921Correspondance de l'intendant de Bâville sur le remplacement à prix d'argent
Le pronostic d'un intendant : « Je ne doute pas qu'elles ne choisissent touttes de donner l'argent. »
- Dépôt de la Guerre · cité par Georges Girard, 1921, p. 283Relevé de la généralité de Tours, 1709
Trois cent mille livres d'argent comptant pour six cent mille livres de billets : la mesure de la perte au change subie par les officiers payés en papier.
Poursuivre le dossier L'impôt du sang
Les autres angles et documents pour approfondir ce moment historique.
Vider les prisons pour remplir les régiments paraît une opération simple. Elle se heurte à un obstacle que l'administration n'avait pas prévu : le prisonnier pour dettes a déjà des propriétaires, et ils ont un avis.
Lire la note (4 min)La loi est formelle : on ne devient soldat de métier qu'en signant. Cette règle protège en principe le passant. En pratique, elle crée le besoin d'un lieu où l'on puisse attendre qu'un homme enlevé finisse par consentir.
Lire la note (4 min)Une gravure a fixé la séance de tirage au sort mieux qu'aucun texte. C'est précisément pour cela qu'il faut examiner ce qu'elle établit : sa date est incertaine, son auteur inconnu, et le témoin oculaire qu'on aimerait y voir n'est attesté nulle part.
Lire la note (5 min)Pour lever la taille, le roi n’envoyait pas ses agents dans chaque village. Il obligeait des voisins à se taxer, se poursuivre et répondre sur leurs propres biens de ce que les autres ne payaient pas.
Ouvrir le dossier (15 min)


