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Retour aux angles du dossierUn homme · dans la vidéo à 15:17

Ragier, le brodeur que ses créanciers refusent de laisser partir

Vider les prisons pour remplir les régiments paraît une opération simple. Elle se heurte à un obstacle que l'administration n'avait pas prévu : le prisonnier pour dettes a déjà des propriétaires, et ils ont un avis.

Lecture
4 min
Épisode
L'impôt du sang
Format
Note courte
Un homme en chemise usée, assis sur un billot dans une cellule de pierre, vu à travers les barreaux d'une grille
Un homme que ses créanciers préfèrent savoir enfermé. Image d'évocation produite pour l'épisode, sans valeur documentaire.

Les prisons sont, en apparence, la réserve d'hommes la plus commode du royaume. On y trouve des vagabonds ramassés dans les rafles, des faux-sauniers arrêtés pour le sel, des débiteurs insolvables. Commuer leur peine en service militaire coûte peu et rend disponible un corps valide. En 1712, les départements de la Guerre et de la Marine s'entendent ainsi pour envoyer 1 500 forçats des galères de Marseille renforcer seize bataillons d'infanterie.

Mais tous les détenus ne sont pas à l'État. Celui qu'on enferme pour dettes n'est pas puni au nom du roi : il est retenu à la requête de ses créanciers, qui conservent sur lui un droit propre. Girard le formule exactement : il existe « une catégorie de prisonniers sur lesquels l'État n'est pas seul à avoir des droits : ce sont les détenus pour dettes ». Le pouvoir « se refuse donc à disposer de ces gens sans l'agrément préalable de leurs créanciers ».

L'ex-maître brodeur Ragier se trouve exactement dans cette position. Il a fait faillite, il est en prison, et il est devenu soldat au régiment d'Orléanais. Pour rejoindre son unité, il lui faut le consentement de ceux à qui il doit 4 200 livres. Il leur propose un acompte de 2 000 livres — près de la moitié, immédiatement, sur une créance qu'un homme enfermé ne remboursera jamais.

Ils refusent. Et l'apostille administrative conserve leur motif : « Ils aymeroient mieux, disent-ils, perdre tout ce qui leur est deu que de consentir à sa liberté. Ils veullent qu'il périsse dans les prisons. » La phrase est enregistrée le 13 février 1705 sur une lettre du lieutenant général de police d'Argenson.

Ce refus n'a aucune rationalité économique. Il coûte 2 000 livres certaines à ceux qui l'expriment. Ce qu'il révèle est d'un autre ordre : la dette n'est pas seulement une créance, elle est un pouvoir sur une personne, et certains préfèrent conserver ce pouvoir plutôt que récupérer leur argent.

La trajectoire de Ragier éclaire l'ensemble du dispositif par son angle le plus inattendu. Pendant qu'un garçon de dix-huit ans est prélevé sur une place de village sans que personne ne lui demande son avis, un homme adulte qui souhaite partir en est empêché — non par l'État, mais par des particuliers exerçant sur lui un droit privé que l'État n'ose pas outrepasser.

Un corps, deux titres juridiques

Qui peut disposer de Ragier

  1. L'Étatl'enrôle

    Il est soldat au régiment d'Orléanais : le service est acquis.

  2. Les créanciers4 200 livres

    Ils le retiennent en prison au titre d'une dette privée.

  3. L'offre2 000 livres

    Un acompte immédiat, proposé contre leur consentement.

  4. La réponserefus

    « Ils veullent qu'il périsse dans les prisons. »

Les deux titres ne s'annulent pas : c'est l'État qui cède, en subordonnant l'enrôlement à l'accord des créanciers.

Les liens derrière cette note

Ces pages ont servi à vérifier et approfondir ce point. Elles sont choisies pour leur apport direct, pas pour donner l’illusion d’une bibliographie exhaustive.

  1. Georges Girard, Plon, Paris, 1921Le service militaire en France à la fin du règne de Louis XIV. Racolage et Milice (1701-1715)

    L'étude de référence sur la milice et le racolage, appuyée sur la correspondance des intendants conservée au Dépôt de la Guerre.

    Consulter la source
  2. Dépôt de la Guerre, vol. 1895, p. 252 · cité par Georges Girard, 1921, p. 141Apostille sur lettre de d'Argenson, 13 février 1705

    Le refus des créanciers, conservé dans ses termes propres.

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