Un pays qui déborde d'argent, un Trésor qui n'y a pas accès
Vingt-huit millions d'habitants, des ports qui s'enrichissent du sucre, une bourgeoisie qui achète terres et charges : la faillite de 1788 n'est pas celle d'un pays pauvre.
Dans la France des années 1780, l'impôt ne frappe pas la fortune : il frappe le statut. La paysannerie porte la taille, la gabelle, la corvée, la dîme et les droits seigneuriaux. La noblesse et le haut clergé ne sont pas exemptés de tout, contrairement à une idée tenace : ils paient la capitation, créée en 1695, et les vingtièmes, créés en 1749. Mais ils obtiennent abonnements et réductions, et surtout, aucun agent du roi n'a le droit d'aller vérifier les revenus réels d'un grand domaine ou d'une abbaye.
Le roi peut faire enfermer n'importe quel sujet par lettre de cachet : en août 1785, au plus fort de l'affaire du Collier, une lettre close de quelques lignes suffit à faire recevoir un cardinal à la Bastille. Le même roi ne peut pas obliger ses sujets les plus riches à ouvrir leurs livres de comptes. Et ses lois fiscales doivent être enregistrées par les parlements, des cours de justice dont les magistrats ont acheté leur charge et peuvent refuser d'enregistrer.
Entre 1771 et 1789, quatre moments ferment une à une les portes de sortie. Ce dossier les suit dans l'ordre, jusqu'à la caisse vide d'août 1788.
La monarchie ne meurt pas d'un manque de richesses dans le pays. Elle meurt de son impuissance à aller chercher l'argent là où il dort.
Des mousquetaires portent aux magistrats du Parlement de Paris une lettre de cachet : oui ou non. Les charges sont confisquées, 175 magistrats exilés.
Le jeune Louis XVI rappelle les parlements et leur rend le droit de remontrance.
Turgot, qui voulait remplacer la corvée par une taxe payée par tous les propriétaires, reçoit l'ordre de démissionner.
Necker publie le Compte rendu au roi, qui annonce un excédent ; il démissionne en mai.
Calonne réunit les notables à Versailles pour faire accepter un impôt payé par toutes les terres. Ils refusent.
Le Parlement de Paris déclare que seuls les États généraux peuvent consentir un impôt perpétuel.
Le roi fixe les États généraux au 1er mai suivant ; huit jours plus tard, le Trésor suspend ses paiements.
Ouverture des États généraux à Versailles, à la date fixée par le règlement du 24 janvier 1789.
Un excédent, deux déficits : les comptes de 1781
En 1781, un ministre publie pour la première fois les comptes du roi. Six ans plus tard, un autre ministre les rouvre et n'y trouve plus le même solde. La querelle n'a jamais été tranchée.
En février 1781, Jacques Necker, directeur général des Finances, fait imprimer le Compte rendu au roi. Pour la première fois, les chiffres des finances royales sont vendus au public, et le public y lit une bonne nouvelle : les recettes ordinaires dépassent les dépenses ordinaires d'environ 10,2 millions de livres. Or ce compte ne décrit que le royaume en temps de paix. La guerre d'Amérique, alors financée par l'emprunt, figure dans des comptes à part.
Charles-Alexandre de Calonne, contrôleur général à partir de la fin de 1783, rouvre ces comptes après sa chute. Dans sa Réponse à l'écrit de M. Necker, en 1787, il dresse un tableau des déficits par époques, 1781 compris, à partir des états du Contrôle général. En 1788, Necker lui répond et résume lui-même les chiffres de son adversaire : un déficit de 46 329 000 livres selon un premier calcul, puis « soixante-dix millions » selon une affirmation plus large, dont Necker attaque l'imprécision. La vidéo situe ce retour sur les livres « moins de trois ans plus tard », à l'arrivée de Calonne au Contrôle général ; le recalcul publié, lui, date de 1787.
Les tableaux chiffrés du Compte rendu sont illisibles sur les exemplaires numérisés consultés ; le chiffre de l'excédent est connu par Necker lui-même, qui le reprend en 1788 sans que Calonne le conteste comme chiffre annoncé. Ce qui oppose les deux hommes n'est donc pas le chiffre publié, mais ce que ce chiffre devait compter.
Necker compte le royaume en paix, Calonne compte ce que le royaume doit. Les deux chiffres coexistent parce qu'ils ne répondent pas à la même question.
Un excédent d'environ 10,2 millions de livres
Le compte des recettes et des dépenses ordinaires, publié et vendu au public. Les dépenses de la guerre d'Amérique n'y figurent pas.
Un déficit de 46,3 millions, puis de 70 millions
Un recalcul rétrospectif de l'ancien contrôleur général, à partir des états du Contrôle général, qui réintègre ce que le Compte rendu laissait de côté.
Aucun des deux chiffres n'est retenu comme la vérité des comptes de 1781. Le « déficit de 90 millions » souvent cité n'a pas été retrouvé chez un auteur identifiable.
« Au lieu d'un excédent de 10,200,000 livres à l'époque du Compte rendu, il y aurait eu un déficit de 46,329,000 livres. »
Jacques Necker, rapportant le calcul de Calonne — Sur le compte rendu au roi en 1781. Nouveaux éclaircissemens, 1788 — lu sur le texte océrisé
Ce que l'image d'époque montre de la crise
Aucun registre du Trésor n'illustre la faillite : l'arrêt du 16 août 1788 n'a pas été retrouvé numérisé. Les estampes et la presse du temps en gardent la trace autrement.
Les pièces réunies ici datent toutes des années 1777 à 1789 ; seule la lettre de 1785 est connue par un fac-similé plus tardif. Elles ne prouvent aucun chiffre. Elles montrent deux choses que les comptes ne disent pas : l'étendue du pouvoir du roi sur les personnes, et la manière dont la crise a été vue, dessinée et racontée à mesure qu'elle se déroulait, jusqu'à la caricature anglaise des coffres vides.
Une caricature ne compte pas les livres ; elle dit ce que les contemporains croyaient savoir du Trésor.
Neuf pièces, de 1777 à 1789
Chaque légende indique la date de l'objet, son dépôt et ce qu'il montre réellement.

Le roi en majesté
Louis XVI peint par Joseph-Siffred Duplessis vers 1777, sceptre en main, couronne posée à côté de lui. Selon la notice du fichier, le costume est une convention plutôt que l'habit réel du sacre : c'est l'image officielle de la puissance, onze ans avant la caisse vide.
Château de Versailles ; fichier Wikimedia Commons · Portrait peint du vivant · vers 1777Explorer le document
Ce que le roi peut faire
« Je vous fais cette Lettre pour vous dire de recevoir dans mon Château de la Bastille mon Cousin le Cardinal de Rohan » : Louis XVI au gouverneur de la Bastille, 16 août 1785, contreseing du baron de Breteuil. « Cousin » est une formule de protocole, et la lettre régularise une arrestation faite la veille. Fac-similé, pas l'original.
Bibliothèque de l'Arsenal (BnF), fac-similé ; fichier Wikimedia Commons · Fac-similé d'une lettre de cachet · 1785Explorer le document
Le ministre qui publie les comptes
Necker gravé par Boillet vers 1789, avec son titre de directeur général des Finances. Portrait du vivant, lettre gravée conservée.
Rijksmuseum, Amsterdam (RP-P-1965-221) · Portrait gravé du vivant · vers 1789Explorer le document
Le public de l'imprimé
Une lecture de la « Gazette » en plein air, estampe de 1779-1780 : le public auquel le Compte rendu de 1781 s'adressera.
BnF, département des Estampes (Hennin 9787) · Estampe · 1779-1780Explorer le document
Les notables refusent
L'Assemblée des notables dessinée par Moreau en 1787. Réunis pour accepter un impôt payé par toutes les terres, ils renvoient le roi à une assemblée de la nation.
The Metropolitan Museum of Art, New York (1984.381) · Dessin contemporain · 1787 · recadré sur la scèneExplorer le document
Le roi impose, le Parlement proteste
Lit de justice du 6 août 1787 à Versailles : le Parlement en corps face au roi, qui force l'enregistrement de ses édits.
Musée Carnavalet – Histoire de Paris (G.43199) · Estampe · 1787Explorer le document
Les soldats au palais
Arrestation de deux magistrats, d'Éprémesnil et Goislard, le 6 mai 1788 : le conflit entre le roi et ses juges passe par la force.
Musée Carnavalet – Histoire de Paris (G.38643) · Estampe · 1788Explorer le document
Les coffres vides, vus de Londres
« Le Defecit », Cruikshank, 12 novembre 1788 : trois mois après la suspension des paiements, les coffres sont marqués « Vuide ».
Rijksmuseum, Amsterdam (RP-P-1985-55) · Caricature anglaise · 1788Explorer le document
L'autre désastre
La grêle du 13 juillet 1788 cartographiée la même année. La crise des finances croise une crise des récoltes, qui fera flamber le prix du pain.
BnF, département des Cartes et plans (GE D-17811) · Carte gravée · 1788Explorer le documentComment on passe d'un pays riche à une caisse vide
La faillite de 1788 n'est pas un accident de trésorerie. Elle est le bout d'une chaîne en quatre maillons, dont chacun rend le suivant inévitable.
Une étude de finances publiques, due à Jean-Antoine Benoît, attribue à la guerre d'Amérique environ un tiers de la dette de 1789. Seul un extrait de cet article a pu être lu : le chiffre reste un ordre de grandeur. Il explique une part du volume de la dette, pas son prix. Or c'est le prix, le coût de chaque emprunt, qui étrangle la monarchie.
La littérature sur les marchés financiers de l'Ancien Régime s'accorde sur la direction : le roi de France emprunte plus cher que le gouvernement britannique, parce que ses créanciers redoutent un défaut. Le résumé de l'étude de Velde et Weir (1992) l'attribue à des obstacles institutionnels à la levée de l'impôt. Les taux précis que l'on cite souvent pour les deux pays n'ont pas été retrouvés dans une source lue ; ils ne sont donc pas donnés ici.
Du privilège fiscal à la cessation de paiement
Schéma de lecture tiré de l'épisode ; les taux comparés France / Angleterre restent volontairement non chiffrés.
Le fisc ne peut pas vérifier les revenus des privilégiés, et les parlements refusent d'enregistrer tout impôt commun : Turgot en 1776, Calonne et Brienne en 1787 échouent sur ce point.
Pour financer la guerre d'Amérique sans impôt nouveau, Necker multiplie les rentes viagères, jusqu'aux « trente demoiselles de Genève » placées à 8, 9 ou 10 %.
Sans assemblée qui vote l'impôt garantissant la dette, les prêteurs exigent une prime : chaque livre empruntée coûte plus cher qu'à Londres, et le service de la dette absorbe une part croissante des recettes.
Début août 1788, les banquiers refusent un dernier prêt de quelques millions. Le 16, le Trésor suspend ses paiements avec environ 400 000 livres en caisse ; rentes et traitements seront payés en partie en papier.
Revoir la séquence du Compte rendu
Le chapitre consacré à Necker s'ouvre à 8:50 sur les rentes viagères et les trente demoiselles de Genève. Le renvoi part du moment où le Compte rendu est imprimé et vendu au public, et court jusqu'à la démission de mai 1781.
Revoir la séquence : le Compte rendu de février 1781
Le passage montre comment un compte en excédent a pu paraître en pleine guerre, et annonce la querelle qui opposera Necker à Calonne.
Replay direct au timecode 10:03 · YouTube NoCookieUn roi absolu aux mains liées
Le 30 juillet 1787, le Parlement de Paris déclare que seule la nation réunie peut consentir un impôt perpétuel. Il croit bloquer une réforme. Il ouvre la voie aux États généraux.
Les magistrats de 1787 refusent l'impôt sur toutes les terres au nom des droits de la nation. Les notables, réunis quelques mois plus tôt, avaient eux aussi renvoyé le roi à une assemblée représentative. Aucun des deux corps ne cherche à faire une révolution : ils défendent une manière de payer, ou de ne pas payer.
Mais quand les banquiers ferment le crédit en août 1788, le roi n'a plus d'autre recours que l'assemblée que ses propres juges lui ont désignée. Il convoque les États généraux pour obtenir de quoi emprunter à nouveau. Neuf mois plus tard, ce sont des députés qui viennent réclamer le droit de décider de l'impôt, et bien davantage.
La querelle des comptes de 1781 n'a pas besoin d'être tranchée pour que la leçon tienne. Que le déficit ait été de 46 ou de 70 millions, aucun ministre n'avait le moyen politique de le combler par l'impôt.
La monarchie ne s'est pas effondrée parce qu'elle était pauvre ; elle s'est effondrée parce qu'elle ne pouvait pas demander de comptes à ceux qui étaient riches.
Les sources derrière cette lecture
Travaux universitaires, éditions d’archives et pièces matérielles ayant servi à établir les faits et contrôler les affirmations historiques.
- Jacques Necker, 1788Sur le compte rendu au roi en 1781. Nouveaux éclaircissemens
Necker y rappelle l'excédent annoncé de 10 200 000 livres et rapporte, pour les contester, les recalculs de Calonne : un déficit de 46 329 000 livres, puis de soixante-dix millions. Lu en extraits sur le texte océrisé.
Consulter la source - Charles-Alexandre de Calonne, 1787Réponse de M. de Calonne à l'écrit de M. Necker, publié en avril 1787
Premier recalcul public des comptes de 1774 à 1787, par l'ancien contrôleur général et à partir des états du Contrôle général. Lu en extraits sur le texte océrisé, dont certains chiffres sont illisibles.
Consulter la source - P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux, Paris, 1834Histoire parlementaire de la Révolution française, t. I
Reprend l'échange entre La Fayette et le comte d'Artois à l'Assemblée des notables (d'après les Mémoires de Lafayette, t. II, p. 177) et l'arrêté du Parlement de Paris du 30 juillet 1787 (p. 190-193).
Consulter la source - Fac-similé, Bibliothèque de l'Arsenal (BnF), numérisé sur Wikimedia CommonsLettre close de Louis XVI à M. de Launay, gouverneur de la Bastille, 16 août 1785
Ordre de recevoir à la Bastille le cardinal de Rohan et de l'y retenir « jusqu'à nouvel ordre ». Texte lu sur l'image du fac-similé, pas sur l'original manuscrit.
Consulter la source - Jean-Antoine Benoît, Revue française de finances publiques, n° 139La Révolution française et la dette publique
Ordre de grandeur selon lequel la guerre d'Amérique représente environ un tiers de la dette de 1789. Seul l'extrait affiché par un moteur de recherche a été lu : l'article, en accès protégé, n'a pas pu être ouvert.
- François R. Velde et David R. Weir, Journal of Economic History, 52-1, 1992The Financial Market and Government Debt Policy in France, 1746-1793
Seul le résumé a été consulté : il attribue le prix du crédit royal à un risque de défaut persistant, dû aux obstacles institutionnels à la levée de l'impôt. Les taux chiffrés de l'article n'ont pas été relevés.
Consulter la source - Gustave Schelle (éd.), Paris, Félix Alcan, 1922-1923Œuvres de Turgot et documents le concernant, t. IV et V
Lettre au roi du 24 août 1774 (t. IV, p. 110) et troisième lettre à Louis XVI du 30 avril 1776 (t. V, p. 448-456), lues sur le texte océrisé de l'exemplaire numérisé.
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