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Chroniques d’Époque
Retour aux angles du dossierUn récit · dans la vidéo à 19:15

Machiavel et la fabrique d’une scène parfaite

La scène la plus célèbre de l’épisode est aussi la plus instable : Machiavel l’écrit des années après les événements et lui donne une efficacité politique irrésistible.

Lecture
5 min
Épisode
Caterina Sforza
Format
Note courte
Portrait de Nicolas Machiavel en habit noir et rouge, peint par Santi di Tito
Portrait posthume de Niccolò Machiavelli, Santi di Tito, seconde moitié du XVIe siècle.

Commençons par ce qui n’est pas en doute. Girolamo Riario est assassiné à Forlì le 14 avril 1488. Caterina et ses enfants sont d’abord détenus par les conjurés, puis transférés dans la petite forteresse de la porte Saint-Pierre. De là, elle obtient d’entrer dans Ravaldino en faisant croire qu’elle en convaincra le châtelain, Tommaso Feo, de livrer les clés — et elle y laisse ses enfants en otages. Le 19 avril, elle fait tirer sur la ville avec des pièces de 60 et 70 livres. Ce sont des faits datés, documentés, et ils suffisent déjà à dire qui elle est.

Ce que Machiavel ajoute, c’est une scène. Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live, face à ses enfants en larmes présentés sous les murs par les assassins de son mari, Caterina « leur montra ses parties génitales » — signifiant qu’elle ne se souciait pas de leur sort, puisqu’elle pouvait encore enfanter. Le geste est le cœur de l’argument : il rend la menace inopérante.

Or Machiavel n’est pas là. Il a dix-neuf ans en 1488 et ne rencontrera Caterina qu’en 1499, lors d’une mission diplomatique à Forlì. Il écrit les Discours bien plus tard encore. Sa version n’est donc pas un témoignage, mais une reprise mise au service d’une démonstration politique.

Faut-il pour autant conclure que rien n’a eu lieu ? Non, et c’est là que la prudence est nécessaire. Les chroniques forlivésiennes de Leone Cobelli et Andrea Bernardi conservent des traditions locales du défi lancé depuis la forteresse, plus proches des événements. Elles s’accordent sur la reprise de Ravaldino et sur les enfants otages, mais ne donnent pas toutes la même scène. Une variation entre sources ne prouve pas l’invention ; elle oblige à distinguer ce qui est établi de la forme qu’un auteur lui donne.

Ce qu’il faut expliquer, en réalité, c’est la survie du récit. Une version concise, brutale et facile à retenir circule mieux qu’une chronique détaillée. Celle de Machiavel a si bien fonctionné qu’au XXe siècle, Antonio Gramsci la reprend encore, en faisant une métaphore de la fécondité irrépressible des processus historiques. La scène a quitté Forlì pour devenir un outil de pensée.

C’est pourquoi l’épisode pose la question par son titre plutôt que par une conclusion. Demander pourquoi Machiavel a déshabillé Caterina Sforza, c’est demander ce qu’un auteur gagne à cette image — et constater qu’une femme qui a repris une forteresse et bombardé sa propre ville est surtout restée célèbre pour un geste dont nous ne savons pas la forme exacte.

Les liens derrière cette note

Ces pages ont servi à vérifier et approfondir ce point. Elles sont choisies pour leur apport direct, pas pour donner l’illusion d’une bibliographie exhaustive.

  1. Renaissance Quarterly · Cambridge CoreSkirting the Issue: Machiavelli’s Caterina Sforza

    L’étude de référence sur la construction et la transmission de l’anecdote.

    Consulter la source
  2. TreccaniCaterina Sforza, Dizionario Biografico degli Italiani

    La chronologie datée d’avril 1488, la citation des Discours et sa reprise par Gramsci.

    Consulter la source
  3. Nicolas MachiavelDiscours sur la première décade de Tite-Live, III, 6

    Le passage qui fixe la scène et en fait un exemple politique.

  4. Leone Cobelli et Andrea BernardiChroniques de Forlì

    Les traditions locales du défi de 1488, antérieures à la mise en forme machiavélienne et comparables entre elles.

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