Le piège bourguignon : comment les prêts aux princes ont coulé la banque
À Bruges, Tommaso Portinari enfreint les statuts stricts de la banque Médicis qui interdisaient le crédit aux princes. En finançant les campagnes militaires ruineuses de Charles le Téméraire, il engage plus de 100 000 florins d’or et précipite la chute de la maison florentine.
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- Tommaso Portinari
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Dès la fondation de la banque en 1397 par Giovanni di Bicci de’ Medici, consolidée par Cosme l’Ancien, une règle d’or gouvernait les filiales étrangères : ne jamais accorder de prêts à découvert aux monarques, aux papes ou aux princes territoriaux. L’histoire financière du XIVe siècle avait cruellement enseigné aux banquiers florentins (avec la banqueroute retentissante des Bardi et des Peruzzi face au roi d’Angleterre Édouard III) qu’un prince souverain ne peut être poursuivi devant les tribunaux ordinaires et répudie unilatéralement ses dettes à la première défaite militaire.
Arrivé à Bruges en 1437 et devenu directeur général de la succursale flamande en 1465, Tommaso Portinari choisit délibérément d’enfreindre cette prudence ancestrale. Séduit par le faste inouï de la cour de Bourgogne, il cherche à devenir le financier incontournable du duc Charles le Téméraire. Pour s’attirer les faveurs ducales, Portinari finance le somptueux mariage du duc avec Marguerite d’York en 1468 et obtient le statut prestigieux de conseiller financier et maître d’hôtel ducal.
Entre 1470 et 1476, l’escalade devient incontrôlable. Pour subvenir aux besoins gigantesques de l’armée permanente bourguignonne et à l’artillerie ducale lors des guerres contre la France de Louis XI et les confédérés suisses, Portinari avance des sommes vertigineuses. En échange, il reçoit des gages précaires : la ferme du péage de Gravelines, des concessions sur la vente des laines anglaises et des bijoux de la couronne bourguignonne.
La catastrophe éclate en trois actes sanglants en 1476-1477. Les armées bourguignonnes sont taillées en pièces par les piquiers suisses à Grandson et Morat, avant que Charles le Téméraire ne trouve la mort sous les remparts gelés de Nancy le 5 janvier 1477. En un jour, le duché de Bourgogne s’effondre, et les 100 000 florins de créances détenues par la filiale de Bruges deviennent irrécouvrables auprès de l’héritière Marie de Bourgogne et de son époux Maximilien de Habsbourg.
À Florence, Laurent de Médicis découvre l’ampleur du désastre dissimulé par les artifices comptables de Portinari. En 1480, Laurent dépêche son fondé de pouvoir Rinieri Ricasoli pour procéder à la dissolution et liquidation de la société de Bruges le 15 février 1481. Laurent doit éponger des pertes abyssales de plus de 70 000 florins d’or sur sa cassette personnelle, portant un coup mortel à la solvabilité internationale de la maison Médicis.
Les liens derrière cette note
Ces pages ont servi à vérifier et approfondir ce point. Elles sont choisies pour leur apport direct, pas pour donner l’illusion d’une bibliographie exhaustive.
- Raymond de Roover, Harvard University Press, 1963The Rise and Decline of the Medici Bank (1277–1494)
L’étude magistrale exploitant les bilans comptables secrets et les lettres de la banque Médicis.
- Felix Gilbert, Studies in the Renaissance, vol. 10, 1963The Medici Bank and the Court of Burgundy
L’analyse politique et diplomatique des relations entre Portinari et Charles le Téméraire.
- Marc Boone, Money, Markets and Trade in Late Medieval Europe, 2007La maison Médicis à Bruges
L’implantation marchande florentine dans l’espace urbain flamand.
- Richard A. Goldthwaite, Johns Hopkins University Press, 2009The Economy of Renaissance Florence
L’histoire économique du crédit et du commerce international toscan.
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